A midi aujourd'hui, elle a poussé son dernier soupir, sa main reposant dans celle de la Reine-Mère. Du haut de son mètre
cinquante-cinq, la grande dame qu'elle était est partie tout doucement, sur la pointe de ses petits pieds, taille 36. Et sa souffrance s'est arrêtée net.
Au Bouchon qui sanglotait sur la disparition de son arrière grand-mère, j'ai raconté mes souvenirs d'elle, bons et mauvais, reflets d'un certain sens de la vie qu'elle a pratiqué pendant 96
ans.
Le sens de la fête : la première fois où elle m'a emmené en boite de nuit (alors que mes parents m'y avaient initiée dès mes 11
ans) : une poignée de cinquantenaires s'y trémoussait sur du disco. Sur le chemin, elle avait dit et répété : "tu ne diras pas que je suis ta grand-mère mais ta tante".
Le sens dérisoire de la lutte contre le temps : sa peur de la vieillesse qui lui faisait régulièrement se tirer la peau. Son
changement de prénom, qualifiant le sien de vieillot.
Le sens du paradoxe : ses préjugés alors qu'elle reçut, coupe de champagne à la place du thé annoncé, ce couple (au masculin)
d'amis de la soeurette milanaise. "Le thé, c'est pour les vieux", avait-elle indiqué. Son adoration de sa belle-famille antillaise face à son racisme et son anti-sémitisme primaires.
Le sens de la répartie qui lui fit répondre au prétendant (il avait 85 printemps) : "mon bonhomme, ce n'est pas à 94 ans que je
vais laver vos chaussettes et caleçons, tout sang-bleu que vous êtes".
Le sens de la ténacité : son caractère d'enfant gâtée qui lui fit cependant ouvrir les portes du club de bridge de sa dernière
résidence : alors que les adhérents, tous septuagénaires, refusaient d'accueillir la "vieille" qu'elle était sous prétexte qu'elle risquait de s'endormir pendant les parties, elle prit sa revanche.
Draguant sans vergogne le président, qui tomba sous le charme au point de la demander en mariage, elle put s'y inscrire et les battit à plate couture au premier tournoi. Ils ignoraient que
l'ex-marcheuse de fond - elle s'arrêta vers les 85 ans - s'entraînait comme une athlète avant les tournois de cartes : régime alimentaire riche en glucides, "pour l'esprit", disait-elle,
et sieste obligatoire avant la compétition "pour que le corps suive".
Le sens de la féminité : c'est d'elle que je tiens mon parfum, si subtil dans ses fragrances. Un parfum qui reflète les multiples
facettes de la femme.
Le sens du goût : elle m'a appris à boire un demi-verre de champagne le matin, et le whisky à l'ancienne mode, dans de longs et fins verres pour en humer tout l'arôme.
Le sens du chic à la française : c'est grâce à elle que j'aime porter de belles chaussures qui rendent si sexy la moindre
cheville et les étoles qui habillent l'épaule.
Le bon sens alimentaire : elle m'a fait détester les aliments au soja dont elle prétendait me nourrir pendant ma première année de
fac mais m'a convaincu sur le bio.
Le sens de la conduite : il y a longtemps, elle m'a donné sa voiture, qui me faisait passer pour l'un des Fous du volant à la vue du capot défoncé, souvenir de ses multiples tentatives de
parking dans son garage.
Féministe par essence plutôt que par conviction pour celle qui s'est battue contre un mari violent lui ayant supprimé la garde de ses enfants, grande amoureuse de l'homme en général qui l'a fait
suivre son amoureux au Brésil pendant des années alors qu'elle adorait Paris, fidèle dans ses amours, grande bûcheuse dans ses périodes de disette alors qu'elle fut élevée une cuiller d'argent à la
bouche, aimant par dessus tout danser et faire la fête : elle nous a transmis une certaine idée de la vie qui doit rester une grande fête malgré les coups. C'était une femme d'exception. Une vraie
emmerdeuse.
D'ailleurs, quelqu'un a-t-il prévenu le bon dieu qu'une emmerdeuse de taille se pointait dans son univers ? Quand j'ai posé la question au Bouchon, elle a répondu, un sourire pointant entre deux
larmes : "tu n'y crois pas, pourquoi me demandes-tu ça ?" "Parce que s'il existe vraiment, il a du souci à se faire et quelques cours de bridge et de gymnastique à prendre en vitesse", lui
ai-je rétorqué. Eclatant de rire, le Bouchon est repartie vers son monde. Un monde de rires et de fêtes où planera le souvenir d'une lutine de 95 ans, vêtue d'un pantalon aux motifs militaires et
d'un haut moulant version panthère, écoutant les émissions politiques à la radio tout en digérant le énième livre sur le même thème, une coupe de champagne à la main.
Louise alias Noémie, Nono pour la famille. 1912 - 2008
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